« La Truite Sous Le Lisier »

– Cet article a été rédigé et réalisé en collaboration avec Les Derniers. –


Quel mal ronge la truite de la Loue ?

La Loue, affluent de la rivière du Doubs traversant les deux départements du Doubs et du Jura, subit une pollution majeure depuis 2009.
Cette contamination, liée à un excès de nutriments (azote et phosphore essentiellement), entraîne une prolifération d’algues vertes et de parasites.

Les effets sont dévastateurs : mortalité massive de poissons provoquée par la saprolégniose, une maladie qui touche particulièrement les truites et les ombres, tous deux de la famille des salmonidés.
Sur certaines portions de la rivière, les truites farios sauvages ont même pratiquement disparu. Les insectes aquatiques, principale source de nourriture de ces espèces, sont aussi étouffés par la multiplication d’algues.

En cause, une agriculture intensive très présente sur la région, en particulier celle de la filière laitière à l’origine du Comté, du Morbier et du Mont d’Or.
La fabrication de ces fromages entraîne une surproduction de lisier, qui, une fois épandu dans les champs, traverse les sols karstiques, et fini par s’écouler dans les rivières.

Une étude de 2020 révèle que la Loue aurait perdu entre 50 % et 80 % de ses poissons, et la moitié de certains insectes en 40 ans.

En bout de chaîne, c’est tout un écosystème qui se retrouve fragilisé par ces pratiques.

Je suis née entre deux pierres polies par le courant, dans une eau si claire que le soleil en atteignait le fond. À mes côtés nageait l’ombre commun, salmonidé comme moi. Il y avait des larves sous les cailloux et des écailles dans les remous.

La rivière de la Loue respirait.

Aujourd’hui, mes branchies cherchent désespérément de l’oxygène dans une eau suffocante, réchauffée et souillée, incapable d’encaisser tout ce que vous lui faites avaler.

Sur ma peau, s’étend une mycose blanchâtre. La saprolegniose. Elle profite de nos corps affaiblis, dans une rivière que vos activités ont profondément fragilisée.

Et pourtant, en amont, l’histoire que vous racontez est toute autre.

Vous voyez une meule de Comté. Quarante kilos de tradition. Quatre cents litres de lait.
Moi, je subis tout ce que l’étiquette ne montre pas.

Les volumes, les étables, les effluents, les déjections, les épandages, les prairies fertilisées à l’azote et au phosphore que le calcaire fissuré de ce pays laisse voyager jusqu’aux sources.

Car ici, le sol est karstique. Ce que vous répandez là-haut finit ici-bas. Dans mes branchies.

Comté, Morbier, Mont d’Or… Vous avez protégé leurs noms avec vos AOP.

Mais qui protège l’origine de l’eau ?

Puis, il y a les autres victimes : ces vaches que vous photographiez dans les prés pour vendre l’image d’un bonheur pastoral.

Nous ne nous sommes jamais rencontrées. Pourtant, nous sommes liées.
Leur lait part vers vos fruitières.
Leurs déjections nourrissent ma rivière.
Et nos corps invisibilisés s’épuisent derrière le même mot : tradition.

Ne regardez pas seulement la croûte dorée, la fruitière, le clocher et la prairie verdoyante.

Regardez en aval les algues qui gagnent les pierres, les frayères qui s’asphyxient, les invertébrés qui disparaissent, les œufs privés d’un berceau sain et les poissons qui souffrent.

Regardez aussi à la source : la vache qui doit mettre bas pour produire ce lait, le veau dont elle est séparée, les mammites qui enflamment ses mamelles hypertrophiées et son corps sollicité lactation après lactation.

Votre tradition n’a rien d’innocent quand d’autres en paient le prix.
Pour vous, la Loue est un paysage. Pour moi, c’est le monde entier.

Alors la prochaine fois que vous célébrerez fièrement vos fromages, souvenez-vous simplement de leur goût, vu d’ici.

Celui du lisier.


Qui sont LES DERNIERS ?

LES DERNIERS est un compte instagram mêlant récit, militantisme et illustration, né de l’urgence écologique et du besoin de rendre sensible ce qui disparaît. Nous voulons rendre visibles les victimes cachées derrière nos habitudes, dénoncer les mécanismes d’un système qui dévore le vivant, redonner une dignité à ce qu’on sacrifie et provoquer un choc émotionnel.
Ils sont les Derniers. Derniers oiseaux au-dessus des routes, Derniers insectes dans les champs, Derniers arbres debout, Derniers coraux blanchis. Et nous, Derniers humains capables de dire non. Le Vivant n’a plus le luxe d’attendre. Nous avons encore la chance d’entendre et le devoir de répondre.

> Retrouvez leur travail en vous rendant sur leur compte instagram :